À propos

Les poneys sauvages

Récréation. C’est le nom de la chorégraphie, inédite et imprévisible, que Bartabas propose au public du Saut Hermès au Grand Palais, en lâchant la bride à soixante-dix poneys sous la verrière du monument parisien. Émotion garantie.
Par Jérôme Garcin

SAUT HERMES 2017 - SPECTACLE

© Marion Tubiana 2017

Les chevaux sont de grands enfants. Les poneys, surtout. Ils aiment jouer, se narguer, se chamailler, rêvasser et, sans souci du passé ou de l’avenir, profiter de l’instant présent. Ils se méfient des bipèdes adultes, qui croient pouvoir les commander avec des gestes brusques, des mots d’ordre cinglants, et auxquels ils savent opposer, si on les cherche trop, une prodigieuse résistance, laquelle n’est pas dépourvue d’humour. Il faut les voir se courser au galop dans un pré, se boxer au paddock ou se mordiller dans un manège avec des hennissements de crécelle pour mesurer leur faculté à s’amuser entre eux, à dédaigner les importuns qui toujours veulent les monter, les dresser, les faire sauter sur commande.
C’est ce moment de liberté que Bartabas, écuyer de haute école métamorphosé ici en maître d’école, a voulu favoriser à l’occasion de cette Récréation inédite, qui répond, du tac au tac, à l’injonction d’Hermès : À vous de jouer !
Sur une piste qui tient à la fois du terrain de basket et, entre terre et ciel, des cases de la marelle, il a eu l’idée de lâcher, après la sonnerie qui proclame la fin des cours, soixante-dix poulains welsh, tous originaires du pays de Galles et prêts à en découdre sous les verrières parisiennes du Grand Palais. On doute que ces élèves à poil et à quatre jambes jouent à l’épervier, à l’élastique, au béret, aux billes, aux osselets, ou s’échangent des images de footballeurs. Mais tout est possible puisque ces poulains, rassemblés pour la première fois, ne se connaissent pas et commenceront par se sentir, se jauger, se toiser, avant de profiter de la liberté que Bartabas, ce faux rigoriste, ce vrai rebelle, leur octroie devant le public du Saut Hermès. Se lanceront-ils ensuite dans une folle sarabande ou au contraire se rouleront-ils voluptueusement dans le sable blanc ? Rivaliseront-ils de levades et autres croupades ? Les aînés imposeront-ils sèchement leur loi à leurs cadets ? Pourront-ils réfréner leur envie de quitter, en horde sauvage et au triple galop, le Grand Palais afin de s’emballer sur les Champs-Élysées ? Nul ne le sait encore. Car il n’y a pas de Récréation sans improvisation. Pas d’égayement sans contretemps. Pas de loisir sans surprise. En lâchant, au sens propre, la bride à ses poulains indociles, le seigneur des chevaux sait très bien ce qu’il fait, mais il ignore encore où ce spectacle vivant le mènera et nous emmènera, quelle en sera la soudaine chorégraphie. Bonheur, impair et passe…
Cinq mois après la création, au théâtre équestre Zingaro d’Aubervilliers, d’Ex Anima, où Bartabas, pour lui signifier son amour, désencombre, desselle et affranchit sa cavalerie, laquelle se détourne de la culture et retourne à la nature, voici donc une deuxième preuve (enlevez d’ailleurs un accent aigu à « récréation », et vous obtenez « recréation ») de sa nouvelle philosophie : exalter la beauté du cheval sans que l’homme s’en mêle, honorer l’animal dans un geste d’une absolue pureté, susciter des piaffers sans badine et des trots espagnols sans éperons. Même les écuyères de l’Académie équestre de Versailles, dont les remarquables carrousels ont rythmé depuis des années les intermèdes du Saut Hermès au Grand Palais, sont invitées aujourd’hui à participer à cette fête dionysiaque et à célébrer, avec les poneys de Récréation, l’enfance de l’art. D’actrices savantes, les voici spectatrices innocentes. Pendant ce temps-là, dans l’ombre, le maître de cérémonie, soixante ans et des poussières, rit sous cape, d’un rire de garnement de Courbevoie. Décidément, plus Bartabas mûrit et mieux il rajeunit.